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Un ouvrage du Dr Bassam Olleik
Yohmor al-Chaqif : histoire et mémoire
Table des matièresLa porte qui mène au cœur
C’est Yohmor… le refuge des cœurs et l’étreinte chaleureuse, le premier cri et le dernier silence. Entre les deux se déroule un long chemin d’échanges réciproques, dont les liens se renforcent peu à peu à mesure que nous grandissons, sans s’éteindre avec la mort. L’attraction de sa terre appelle les morts comme les vivants ; aussi loin que s’étende le cercle de nos pas, Yohmor reste le soleil autour duquel nous gravitons.
Depuis toujours, le village a réparti ses maisons et sa nostalgie entre la forteresse du Chaqif, symbole de sa fierté, et le Litani, porteur de bienfaits et purificateur des cœurs. Village paisible à flanc de montagne, dont un fleuve lave fièrement les pieds et qu’une forteresse accompagne depuis les hauteurs, il resplendit de ses plaines verdoyantes et ouvre grand ses portes à l’amour et à la générosité. Ses habitants sont de bonnes gens : ils ont tissé leurs habits de simplicité, inscrit dans l’histoire des pages de gloire et d’héroïsme, et bâti pour le savoir des édifices et des forteresses.
Entre la forteresse et le fleuve vivent de grandes histoires d’amour jamais écrites. Pourtant, les cœurs exhalent le parfum de cette passion, celui des anémones blotties contre les rochers et des pentes parées de genêts épineux qui s’étendent sur leurs flancs.
Entre Ras al-Arid et la plaine se sont jouées des épopées de sang et de sueur qu’aucune plume d’historien n’a consignées. Mais quiconque contemple les rides des oliviers de Chawchaba, d’al-Wadi et de Marj al-Baraka comprend la grandeur de nos ancêtres. Qui regarde ces oliviers nichés à Chaqif al-Naml, dans les bois d’al-Faqʿani et à Arid al-Muzhalaq, suspendus comme un lustre entre terre et ciel, saisit le sens du sang versé par Yohmor et comprend pourquoi l’Amila a vaincu l’ogre de notre époque… !
Certains lieux inspirent une crainte sacrée, une sainteté que tout le corps ressent. Même les cœurs les plus durs ne peuvent échapper à ce sentiment. L’amour erre et s’abandonne dans la plaine comme à la surface des eaux du fleuve ; il glisse sur les rochers et sous les platanes.
Qui a accompagné le fleuve à al-Khurm sans sentir son cœur se fendre de recueillement… ? Qui a contemplé Chaqif al-Ballana sans louer spontanément le Créateur… ?
Et qui s’est tenu un jour sur Arid Kaff al-Tibn sans se sentir aigle planant dans le ciel, récitant : « N’avons-Nous pas ouvert pour toi ta poitrine ? »
La forteresse du Chaqif est la couronne de Yohmor et l’emblème de sa fierté. Dressée sur nos collines, elle incarne la dignité. Au fil du temps, elle s’est liée à des histoires multicolores où le rouge domine toutes les autres teintes ; la résistance en orne les pages et apaise les brûlures infligées par les ennemis.
Derrière les plaines et les collines, le Litani a creusé son lit sans lassitude ni repos. Source débordante de vie, il enlace le village sur trois côtés et arrose nos vallées, qui serpentent et descendent vers la mer accaparant nos eaux douces. Pourtant, ce fleuve n’a pu étancher la soif du village : les obstacles naturels et la négligence des responsables politiques séparent depuis longtemps son eau des lèvres de ses habitants. Toutes les tentatives ne sont que des mesures de circonstance, dont l’effet cesse avec la circonstance qui les entoure. Jusqu’à nos jours, Yohmor est ainsi portée par l’eau, mais presque tuée par la soif.
Le fleuve et la forteresse sont deux piliers sans lesquels cette identité ne tient pas. Entre eux est née l’histoire d’un de nos villages de l’Amila, un récit de lutte, de générosité, d’oppression et de privations ; un récit de patience, de combat, de don et de construction, qui traverse plusieurs siècles sur une terre bénie, abreuvée de la sueur de ses hommes, des larmes de ses femmes et du sang de ses jeunes.
Les récits des martyrs, la douleur, la colère et la beauté, les rêves d’enfance, le labeur, la dignité et la fierté, les fronts d’hommes brunis par tout cela, la volonté de femmes pour qui rien n’est impossible, le sourire d’un jeune être à l’aube de sa vie, une terre qui offre à celui qui naît sur ses collines la grâce d’y appartenir : c’est Yohmor… l’amour des cœurs pour les chants de pureté et de spontanéité…
L’effort consenti, le temps offert, la tentative constante d’approcher la vérité en déchiffrant la mosaïque du jardin des familles de Yohmor et, surtout, l’immense patience exigée par cette recherche épineuse montrent à quiconque sait comprendre que le but est plus profond que l’histoire de telle famille, plus élevé que le récit de telle personne.
En quelques mots, du début à la fin, il s’agit de nous : de Yohmor, de ses habitants partis il y a des siècles et de ceux qui viendront dans des siècles ; des ancêtres, des petits-enfants et de ceux qui les relient ; des liens de parenté sans esprit de clan ; de la terre, de l’arbre et de la maison ; des histoires d’amour ; du ciseau de l’espoir qui accompagne la bouchée du pauvre tant qu’il vit ; des récits de sang, de sueur et de chants populaires. Nous les déposons à l’encre sur des pages qui serviront aux descendants de nos descendants et éclaireront les chercheurs étudiant les origines de ce cher village. C’est une tentative modeste pour exhumer une histoire passée, dont les maillons se sont perdus un à un, dont les documents ont été négligés, malmenés par l’ignorance et la rudesse de la vie. C’est une graine d’histoire semée dans la terre de Yohmor, un registre de silhouettes du passé et d’images du présent, dans l’espoir que ceux qui viendront poursuivent le chemin.
La mémoire n’est pas entièrement digne de confiance. Elle subit une guerre féroce menée avec de multiples armes, qui l’affaiblit face à la toute-puissance de la machine du temps et aux complexités de la vie moderne. Pour que les lettres de nos noms ne se dispersent pas dans les ténèbres de l’oubli, nous consignons une part de nous-mêmes pour les générations futures et gravons les traits de nos visages sur un rocher de Yohmor. Il ne s’agit ni de glorifier quelqu’un dépourvu de gloire, ni de louer une tribu dans un poème de vantardise comme aux temps préislamiques : là n’est pas la question.
Il s’agit de Yohmor… nid de l’enfance et séjour des oiseaux du paradis, de sa terre et de ses habitants, de sa simplicité naturelle et de ses complexités, de l’amertume de son tabac et de l’ivresse de l’ataba chantée sur ses collines. Son attraction est sans limites ; la passion oriente toute création dans une seule direction. La bien-aimée est une princesse qui fait perdre à l’esprit son impartialité malgré ses efforts. Il faut l’avouer : la plume éprise puise dans l’encre de l’être aimé.
C’est un regard social et scientifique, une recherche humaine sur un village relégué aux confins du pays, nommé Yohmor al-Chaqif. Ce regard ne prétend pas embrasser toute la réalité du village : il est une bougie éclairant le chemin de ceux qui oseront traverser l’obscurité de notre histoire inconnue.
Extrait de l’introduction de Yohmor al-Chaqif : histoire et mémoire.
Bassam Mohammad Olleik
Yohmor al-Chaqif
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