Je ne me souviens pas que mon père m’ait serré dans ses bras et embrassé durant les vingt-cinq années passées avec lui dans notre maison de Yohmor al-Chaqif. Mon père, comme la plupart des villageois, ne révèle à ses enfants son amour et son manque que lorsqu’une grave maladie les frappe ou qu’ils reviennent après une longue absence. C’est ce sentiment qui m’habitait en quittant Beyrouth pour rendre visite aux habitants de mon village qui tenaient un sit-in dans les locaux de la Croix-Rouge à Nabatiyeh. J’éprouvais le désir et le besoin d’être proche de mon village à cet instant.
À mon arrivée, l’un des manifestants disait à haute voix : « Nous n’avons pas d’autre revendication que celle-ci », en désignant la banderole suspendue au fond de la salle : « Notre seule revendication est la libération de Yohmor al-Chaqif de l’ennemi sioniste. »
Après que j’eus salué chacun, une voix cria dehors : « Le député Untel est arrivé. » Il entra comme on vient présenter ses condoléances. Une fois installé, il parla : « Vous êtes l’eau du poisson. » Les gorges de ceux qui étaient réunis pour faire lever le siège et apporter au village l’eau dont il manquait en étaient desséchées. Il conclut : « Tenez bon, toute la nation est avec vous, gouvernement et peuple ; à cette heure, moi aussi je suis de Yohmor al-Chaqif. » Puis il monta dans sa Mercedes aux vitres teintées et repartit à Beyrouth.
Puis une voix annonça un autre député. Une fois installé, il déclara : « Je ne suis pas venu vous soutenir en tant que député. Je suis venu parce que je suis l’un des vôtres, parce que ce qui vous frappe nous frappe et ce qui vous arrive nous arrive. » Puis il monta dans une voiture semblable à la première et partit pour Beyrouth. Comme si celui qui leur avait offert ces voitures était le même et leur avait fourni, avec elles, le même discours pour consoler les autres.
Je me suis dit : « Des frères, certes, mais quel rapport ont-ils avec Yohmor al-Chaqif ? C’est mon village, et celui de ces gens. » Les revendications que ces deux nouveaux députés avaient notées et emportées étaient les mêmes que celles qu’un député avait emportées lors de sa tournée électorale de 1972. Des mensonges, donc, comme toujours. Yohmor n’avait pas besoin de discours : personne ne lui avait jamais rendu visite ni offert le moindre service.
Yohmor al-Chaqif, ses habitants l’ont achetée au seigneur féodal, de leur sueur et de leur sang. Ils ont ouvert la route à coups de pioche ; l’État ne leur a fourni que l’asphalte. Ils ont construit l’école de leurs mains et de leur argent, brisé la roche pour en faire de la terre, recueilli l’eau d’hiver dans les puits et acheté celle des sources voisines par camions-citernes. Ils l’ont partagée avec leur terre généreuse et fidèle, transformant les parcelles de Yohmor en un paradis vert toute l’année. Cela irritait les Juifs, qui la surnommaient « la Verte ». Un Israélien poussa l’insolence jusqu’à dire : « Vous, les gens de Yohmor, vous travaillez et peinez comme les Juifs ; les Arabes sont indolents et paresseux. »
Moi, le peureux, je me suis dit : « Je vais aller au village, par défi envers ces députés, pour démontrer leur mensonge et la sincérité de mon amour pour ce lieu. » Mon beau-frère, Hajj Fayez, proposa de me conduire jusqu’à la fosse creusée par Israël, et « le professeur Mohsen » insista pour m’accompagner. C’est lui qui m’avait inspiré le personnage du « professeur Khalil » dans la pièce La Cloche. Je lui dis : « Mon cousin, le premier jour du siège, on t’a transporté sur une échelle au-dessus de cette fosse, après ta crise de colique néphrétique. » J’essayai de l’en dissuader, en vain. Nous sommes arrivés à la fosse.
À ma connaissance, lorsqu’ils coupent une route, ils dressent des talus de terre. Pourquoi, aujourd’hui, avaient-ils creusé une fosse à cet endroit précis ? En la regardant, j’ai senti mon poignet me faire mal, comme si les artères de ma main avaient été tranchées. J’ai saisi ma main : ils avaient blessé la terre à l’endroit même où Salam avait perdu son sang alors qu’elle se rendait à l’hôpital pour accoucher. Le barrage israélien l’avait arrêtée là, l’avait retenue des heures ; elle avait saigné jusqu’à en mourir.
Elle s’appelait Salam, une fille de Yohmor al-Chaqif, et non Zeinab ou Fatima : c’était son nom. Elle était l’épouse de mon cousin Mohsen Jaber. Renseignez-vous sur elle. Ici, ils ont blessé l’artère de mon village. Je l’ai vue saigner. Qui entend les cris de la terre qui saigne ? Moi, je l’ai entendue crier, et j’ai serré mon poignet. Le bulldozer israélien était à cent mètres de la blessure, sa lame aux larges dents pareille à celle d’une bête mécanique venant de fondre sur sa proie. Les soldats israéliens se tenaient devant, comme pour l’empêcher d’en dévorer davantage. Sur les dents du bulldozer, j’ai vu encore des traces de sang : la terre de Yohmor al-Chaqif est rouge comme le sang.
À cet instant, je voulais serrer Yohmor al-Chaqif contre ma poitrine, l’embrasser dans le cou et poser ma tête sur son épaule.
Les voisins étaient étonnés. Moi, le peureux : en dehors du siège, mes visites étaient rares.
« Hajja Naima » m’a demandé : « Ta mère n’est pas chez toi, à Beyrouth ? » J’ai répondu : « Si, je viens juste faire un tour au village… »
J’avais envie, j’avais besoin d’embrasser mon village. Ma sœur Fatima est revenue de chez les voisins ; Fatima ressemble au village par son amour, sa tendresse, sa sollicitude et sa patience. Elle m’a pris dans ses bras et serré si fort que j’ai senti tout Yohmor m’étreindre. Fatima m’a élevé et a élevé mes frères et sœurs. En elle, j’ai respiré le parfum de Yohmor, et je me suis apaisé.
Ô Yohmor al-Chaqif, souveraine des villages, ô gens si chers, que ta patience te vaille la paix et ta soif la récompense. Oubliée, punie : on t’a punie parce que tu n’as donné aucun martyr aux combats intérieurs ; tes martyrs sont morts sur ta terre, embrassant tes plants de tabac, abreuvant tes cultures de leur sang.
Yohmor al-Chaqif, mon village, mon amour, maison de mon père, rêve d’y avoir un jour une maison et des arbres…
Pardonne-leur, et pardonne-moi. Je ne t’ai pas quittée : tu es l’eau et je suis le poisson ; je suis le conteur et tu es l’histoire. J’ai porté ta cloche, la cloche de mon oncle dont les profondes vallées du Litani regrettent le son, lorsqu’il se mêlait à celui des cloches des églises de Deir Mimas, de Mazraat al-Hamra et de Qlayaa.
Ces sons résonnent encore dans les matins d’été où, enfant, je posais seul des pièges à perdrix sur la pente de la forteresse du Chaqif. Là, j’aurais presque touché le soleil tant il semblait proche, se levant derrière le mont Hermon ; je regardais Marjayoun et la plaine de la Houla, rafraîchissant mes yeux aux eaux de la mer.
Pardonne-moi, mon oncle : j’ai oublié les récits d’Antar et d’al-Zir, grâce auxquels j’avais découvert le théâtre chez toi. Je me suis mis à raconter tes histoires et celles du village ; je les ai portées dans mon cœur et dans mon être, et les ai racontées aux proches comme aux lointains. Ainsi, l’histoire de Yohmor al-Chaqif est devenue celle du pays.
À mon retour du village, ma sœur Fatima m’a chargé de raisins de Yohmor assiégée, d’une tresse d’oignons blancs, de deux kilos de frikeh, de grenades et de quelques œufs. Je lui ai dit : « Ma sœur, garde-les ; vous êtes assiégés ! »
Elle a répondu : « Tout va très bien, le village a beaucoup de bonnes choses ; il nous manque juste un peu d’eau… et vous nous manquez. »
Ô mon village de Yohmor al-Chaqif, une part de ta terre vaut bien plus qu’une action de Solidere. En attendant que le cours de cette dernière se stabilise, que les Américains nous accordent leur faveur et appliquent la résolution « quatre et quart », alors le pays reviendra vers toi et te jettera la feuille de tes revendications et de tes besoins. De moi, reçois mon amour et mon salut…